CHAPITRE XII

Si bien je me ramentois, c’est vers la fin août que je reçus de Londres (et de qui, sinon de My Lady Markby ?) une lettre périlleusement franche, laquelle cependant n’était point signée ni non plus écrite de sa main, mais dont je reconnus aussitôt l’auteur parce qu’il, ou plutôt elle, m’appelait « ma chère française alouette » et aussi parce que la missive avait été expédiée de Londres par bateau de charge à mes frères Siorac à Nantes. Ceux-ci l’ouvrant, puisqu’elle était adressée à eux, mais, jugeant à cette appellation volatile qu’elle ne pouvait provenir que de mon excentrique amie anglaise, me la firent aussitôt parvenir. De cette lettre, lecteur, voici la teneur intégrale. Je me voudrais mal de mort de retrancher ou d’ajouter à ce pamphlet véhément.

 

« Ma chère française alouette,

« Il faut à la parfin que j’épanche ma bile et devant qui, sinon devant vous, tant je suis hors de moi du train dont vont les choses céans. Tout s’y fait tout à plein hors de sens et dans la folie la plus pure. Pis encore : le pauvre Carolus[67] n’y voit rien, tant il est aveugle, et n’y peut rien, tant il est faible. Il est vrai qu’il a bon cœur, mais quelle force a la bonté quand elle n’est accompagnée ni d’esprit ni de volonté ? Savez-vous ce qu’un professeur d’Oxford a dit de lui : “Il a tout juste assez d’esprit pour être boutiquier et demander à la pratique : ‘Qu’est-ce qu’il vous faut ?’”

« Mais, bien sûr, le pire de la chose c’est que Carolus a entièrement abandonné son trône, son sceptre, son royaume et son honneur à Steenie[68], lequel fait céans absolument tout ce qu’il veut, encore que tout ce qu’il veut ou tout ce qu’il fait, aille invariablement au rebours de l’intérêt du royaume. Peux-je vous ramentevoir, ma chère alouette, que Steenie est le suave surnom que notre pauvre Carolus, en toute faiblesse et tendresse, a donné à son favori dont je ne veux même pas prononcer le nom, tant ces trois syllabes me soulèvent le cœur…

« Si vous trouvez que ce propos sent l’outrance, oyez ce que je lui reproche. Si Steenie avait agi pour l’honneur de son roi et le bien de ce royaume, je n’eusse jamais partagé la haine inexpiable que lui vouent mes compatriotes, dans leur immense majorité. Mais s’adorant lui-même comme une sorte de dieu, à qui rien ne doit résister, ni les femmes ni les royaumes, il n’a jamais agi que par foucade, caprice et goujaterie.

« Il s’est si mal conduit en Espagne – s’introduisant nuitamment dans le jardin clos de l’infante – qu’il a fait échouer par cette grosserie le projet de mariage de ladite Infante avec Carolus. Dès lors, rejeté par Madrid, il devint anti-espagnol et pour se revancher d’avoir été éconduit, il organisa, mais sans la commander, cette insensée expédition contre Cadix qui se solda par la perte de trente navires anglais et la mort de sept mille soldats… Pendant le temps de ce désastre, Steenie, adoré par celles que vous appelez en votre douce France les vertugadins diaboliques, coulait des jours dorés en Paris, où il était venu afin de quérir la main de la princesse Henriette-Marie pour le prince de Galles.

« Il l’obtint, ma chère française alouette, mais vous connaissez la suite : le jardin d’Amiens, le baiser volé, l’interdiction de séjourner d’ores en avant en France, la conquête de l’île de Ré, la reconquête par Toiras et Schomberg, et le réembarquement désastreux au cours duquel Buckingham perdit la moitié de ses troupes.

« Mais comme si ces pertes n’étaient pas encore suffisantes, il convainquit Charles Ier de voler au secours de La Rochelle mutinée et organisa en juin, comme bien vous savez, une deuxième expédition pour envitailler la ville assiégée : nouvelle aventure qui derechef échoua.

« Cadix ! L’île de Ré ! La Rochelle ! Après ces trois retentissants désastres – la honte de l’Angleterre, la ruine de ses finances et, qui pis est, la perte de milliers de ses fils – croyez-vous que notre Steenie ait renoncé à sa folle politique ? La pécune lui coûtait si peu, lui à qui Carolus – pour le consoler de la perte de l’île de Ré – avait offert un bracelet de diamants ! Moins encore lui chalaient les milliers de vies anglaises perdues en ces stupides équipées. Pis même ! Il convainquit Carolus de tenter une deuxième expédition de secours pour La Rochelle, en jouant tant sur sa bonté de cœur que sur son ignorance des faits, tant est que le pauvre roi, lorsque l’expédition royale revint penaude à Portsmouth sans avoir rien tenté, s’écria : “Quel sujet ont eu mes gens de se retirer et d’abandonner cette pauvre ville ? Mes vaisseaux sont-ils faits pour faire peur et non pour combattre en les hasardant ?” Pauvre roi ignorant de tout ! Qui parmi les capitaines de sa flotte, unanimement hostiles à ce dessein, eût pu même approcher Sa Majesté pour lui dire que la baie de La Rochelle était une nasse où l’on ne pouvait “se hasarder” sans périr tout à fait ?

« Voilà donc notre Steenie de nouveau à l’œuvre à Portsmouth, organisant une troisième expédition pour libérer La Rochelle, et confronté à d’innombrables difficultés qui, comme les têtes de l’Hydre de Lerne, renaissent dès qu’on les a coupées. La raison en est la haine, comme j’ai dit inexpiable, que tout un peuple nourrit à l’encontre du favori.

« À Portsmouth, quoi qu’il fasse, il se heurte au mauvais vouloir, à la paresse, à la lenteur, ou même à la désobéissance ouverte ou sournoise.

« Les malades de la deuxième expédition encombrent encore les bateaux : que faire ? où les mettre ? qui s’en occupe ? Assurément pas les chirurgiens de la marine royale, lesquels ne bougent plus des tavernes du port, buvant bière sur bière.

« L’équipage du Non-Pareil se mutine. On réprime durement cette mutinerie, mais la répression n’a d’autre résultat que de multiplier les désertions. Comme on finit par manquer de canonniers, on “presse[69]” de jeunes hommes à Londres et on les achemine à Portsmouth, mais, en chemin, mal surveillés par des soldats volontairement négligents, ils parviennent à s’ensauver… Les rescapés de l’expédition de Cadix, de l’île de Ré et de l’expédition de Lord Denbigh disent partout et tout haut qu’aller porter secours à La Rochelle, c’est aller à la mort. Les capitaines de la flotte ne répriment pas ce propos : tout au rebours, ils le corroborent.

« Des pamphlets, vendus un penny, rappellent que la remontrance du Parlement avait dénoncé en Steenie l’auteur de tous les maux et malheurs dont pâtit le royaume.

« Dans les temples des quartiers populaires, des pasteurs ramentoivent à leur auditoire l’anéantissement par le Seigneur de Sodome et Gomorrhe. Ils sont aussitôt interrompus par des fidèles qui scandent : “Charles ! George ! Charles ! George !” si vigoureusement que le prêche est interrompu et que les prédicateurs doivent faire appel au beadle[70] pour calmer le désordre qu’ils ont eux-mêmes provoqué.

« Il y a pis, ma chère française alouette, et ici hélas ! partant des clameurs et des souhaits de mort, nous arrivons à la mort elle-même.

« Il y avait dans l’entourage de Steenie un certain docteur Lamb qui n’était peut-être pas docteur et assurément pas un agneau. Il se disait devin, magicien, astrologue. Bref, il se flattait de posséder certains mystérieux pouvoirs, lesquels de prime étonnèrent le populaire et ensuite ne laissèrent pas de le terrifier, dès lors qu’il crut y deviner la main du diable.

« Or on avait vu le docteur Lamb deux ou trois fois avec Steenie, qui paraissait le consulter. Et cela suffit pour que l’imagination populaire s’enflammât et vît en lui celui qui donnait à Steenie l’étrange pouvoir qu’il détenait sur le roi. Dès lors on ne l’appela plus que le “démon du duc” et des pamphlets virulents parurent qui expliquaient par sa présence la raison de tous nos maux :

 

Qui gouverne le royaume ? – Le roi !

Qui gouverne le roi ? – Le duc !

Qui gouverne le duc ? – Le diable !

 

« Or, il ne vous échappe pas, ma chère française alouette, que lorsque l’on passe pour le diable et qu’on a, au surplus, l’œil torve et le corps tordu, il est fort imprudent de se promener sur les quais de Portsmouth au milieu d’une foule qui considère les vaisseaux qu’on répare, ou qu’on prépare, avec des sentiments de tristesse, de révolte et d’indignation. Un quidam dans cette foule reconnut le docteur Lamb. Il hurla : “Mais c’est Lamb ! C’est le démon du duc !” Lamb, à ce cri, s’effraye : il s’enfuit. On le poursuit, on le rattrape, on le frappe, on le jette à terre et, faisant cercle autour de lui, les bonnes gens pieusement le lapident. Quelles délices, n’est-ce pas, de faire le mal sans que votre conscience ne vous remorde !

« Ce meurtre ne calma pas les esprits. Tout le rebours, il les excita et les engagea, si je puis dire, à mieux faire. C’est ce qu’un poète populaire à jamais inconnu exprima, sinon avec talent, du moins avec vigueur, dans ce couplet qui fut écrit sur les murs de Portsmouth, recopié en cachette, murmuré de bouche à oreille, et fit en un battement de cils le tour de la ville, tant on le trouva juste et opportun.

« Ce couplet, le voici :

 

Laissez Charles et George faire ce qu’ils peuvent.

George doit mourir comme le docteur Lamb.

 

« Témoins de cette bouffée d’ardente haine qui soufflait dans les rues de Portsmouth, les amis de Steenie, alarmés, lui conseillèrent de porter sous son pourpoint une cotte de mailles. Mais par piaffe et braverie, notre Steenie s’y refusa. Peut-être pensait-il aussi, lui qui était si vain de sa fine taille, qu’une cotte de mailles ne laisserait pas de le grossir. Quem Jupiter vult perdere, prius dementat[71].

« Quant à moi je suis femme et je n’appète pas à verser le sang. Un meurtre à mes yeux est toujours chose basse, vilaine et condamnable. Mais pour parler à la franche marguerite, je dirai que si Steenie venait à quitter ce monde, tous les Anglais, moi-même comprise, pousseraient vers le ciel un soupir d’immense soulagement et chanteraient un cantique d’action de grâces pour remercier le Créateur d’avoir rappelé à lui sa créature.

« Ma chère française alouette, je vous demande mille pardons d’avoir par cette lettre-missive tant abusé de votre patience, mais je pense que vous y trouverez quelque intérêt, et qu’à coup sûr vous voudrez faire avec moi des vœux ardents pour que nos deux pays se réconcilient et redeviennent amis comme devant. Je suis, ma chère alouette, avec un million de baisers, votre très fidèle. »

 

*

* *

 

Je reçus cette lettre-missive au début de l’après-dînée et incontinent fis seller ma monture pour me rendre chez le cardinal au château de La Sauzaie. Par bonne chance, je l’y trouvai. Ayant glissé à l’oreille de Charpentier qu’il s’agissait de nouvelles d’Angleterre reçues le même jour, il le fit dire au cardinal, lequel incontinent me voulut bien recevoir, se ramentevant sans doute qu’il m’avait envoyé à Londres en 1627 pour sonder les intentions de Buckingham concernant l’île de Ré.

— Monsieur le Cardinal, dis-je après les salutations que, comme à l’ordinaire, il écourta, j’ai reçu d’Angleterre une lettre de My Lady Markby qui me dit beaucoup de choses du plus grand intérêt sur la situation à Portsmouth. Mais peut-être devrais-je vous dire au préalable, Monsieur le Cardinal, qui est My Lady Markby.

— Mais je me ramentois très bien, dit promptement le cardinal, que My Lady Markby est une amie de votre père qui est devenue la vôtre, vous logea en 1627 à Londres et vous a grandement facilité la mission que Louis vous avait confiée.

Je demeurai coi quelques secondes, admirant cette admirable mémoire, dont je savais que le cardinal, si je puis dire, graissait les rouages tous les jours en apprenant par cœur, en se levant, une page de latin. Chose digne de remarque, il ne s’agissait pas de latin d’Église, mais de Tite-Live, de César ou de Cicéron, écrivains politiques, les seuls qui, à ses yeux, fussent intéressants.

— Eh bien, dit-il, Monsieur d’Orbieu, que ne lisez-vous cette lettre ?

— La voici, Monsieur le Cardinal, et je commençai : « Ma chère française alouette… »

— Alouette ? dit le cardinal en levant le sourcil.

— Éminence, c’est le surnom que donnait My Lady Markby à mon père et meshui, à moi. Les Anglais raffolent de ces petites absurdités. Elles les font rire et en même temps elles expriment leur affection pour ceux à qui elles s’adressent.

— Poursuivez, Monsieur d’Orbieu, dit Richelieu sans sourire le moindre.

Je poursuivis et le cardinal écouta la lettre d’un bout à l’autre avec la plus grande attention.

— Il y a bien, dit-il quand j’eus fini, quelque outrance féminine dans le propos de My Lady Markby, mais il n’empêche qu’elle ne manque pas de clairvoyance quand elle prévoit que les Anglais pourraient « faire mieux » que tuer le docteur Lamb. Quelle est la date de cette lettre, Monsieur d’Orbieu ?

— Elle n’est pas datée, Monsieur le Cardinal, et elle a mis certainement quelques jours à me parvenir, car elle avait été adressée de prime à mes frères à Nantes.

— C’est ce qui explique, dit Richelieu, que la prédiction de My Lady Markby soit en retard sur l’événement. Monsieur d’Orbieu, reprit Richelieu, qu’avez-vous ouï dire à Londres en 1627 touchant les rapports de la reine Henriette-Marie avec Bouquingan ?

— Qu’ils étaient exécrables, Éminence. Bouquingan a persécuté la pauvre reine en tant que Française, en tant que catholique et en tant que femme, de la façon la plus mesquine. Il n’est pas de mauvais tour qu’il ne lui ait joué, ou de méchantise qu’il ne lui ait faite, ou de fielleuse calomnie qu’il n’ait inventée sur elle. À telle enseigne qu’il a, à la parfin, succédé à la brouiller avec le roi Charles.

— Et c’est ce qui explique, Monsieur d’Orbieu, dit Richelieu avec un air gourmand qui ne lui était pas habituel, que ce soit Henriette-Marie qui a communiqué au plus vite à Louis la bonne nouvelle quand, à Londres, elle apprit par Charles bouleversé que Bouquingan à Portsmouth avait été assassiné.

— Le duc assassiné ? dis-je béant.

— Monsieur d’Orbieu, ne vous ai-je pas laissé entendre que la lettre de Lady Markby était à courte échéance prémonitoire ? Bouquingan fut tué le vingt-trois août d’un coup de couteau en plein cœur par un nommé John Felton, officier sans emploi et sans solde. Nous l’avons su par un serviteur qu’Henriette-Marie nous a dépêché, lequel clandestinement a succédé à passer la Manche et à gagner notre camp. La lettre de Lady Markby, ajouta le cardinal, n’en est pas moins intéressante à plus d’un titre.

— Monsieur le Cardinal, dis-je, estimez-vous que la disparition de Buckingham va sonner le glas de l’expédition anglaise ?

Richelieu fut si étonné que j’osasse lui poser question qu’il demeura un moment silencieux. Silence qui me vergogna tout autant que s’il m’avait rebuffé. Et je me sentis dans l’instant fort désagréablement ravalé au rang de Nicolas, quand je le tançais pour son indiscrétion.

— C’est là, dit Richelieu, une question que ne laissera pas de me poser Sa Majesté. Et à mon sentiment, poursuivit-il, la réponse est non. Charles, par une sorte de fidélité posthume à Bouquingan, ne voudra pas renoncer à cette expédition : elle aura lieu, bien que plus personne en Angleterre ne croie à son succès.

Il laissa alors tomber un silence, après lequel il reprit :

— Monsieur d’Orbieu, comment prononcez-vous Bouquingan en anglais ?

— Buckingham, Monsieur le Cardinal.

— Dieu bon ! dit le cardinal, ces Anglais ont une langue imprononçable ! Et par-dessus le marché, une politique incompréhensible. Du moins elle l’était du temps de Bouquingan. Si l’on doit porter un jugement sur lui, dit-il au bout d’un moment, on dira que c’était un homme de peu de noblesse de race, mais de moindre noblesse encore d’esprit, sans vertu et sans étude, mal né et plus mal nourri. Son père avait eu l’esprit égaré. Son frère aîné était si fol qu’il le fallut interner. Quant à lui, il était entre le bon sens et la folie, plein d’extravagance, furieux et sans bornes dans ses passions…

Là-dessus, le cardinal quit de moi de lui laisser la lettre de Lady Markby pour ce qu’il la voulait montrer au roi, me remercia courtoisement de mes services et me donna congé. Je le quittai, remontai sur mon Accla, et tâchant de fixer dans mes mérangeoises la féroce oraison funèbre que Richelieu venait de prononcer sur Buckingham, je me la répétai continûment sur le chemin de Brézolles, afin d’être certain de la pouvoir jeter en son entièreté sur le papier une fois retiré en mon logis.

Quand le siège fut fini et que je fus de retour en Paris retrouver mon père, je lui montrai le précieux papier et quis de lui ce qu’il en était apensé.

— On ne peut pas dire, dit mon père avec un sourire, que le jugement du cardinal sur Bouquingan soit des plus évangéliques… Et à mon goût Son Éminence insiste un peu trop sur le peu de noblesse de race de Buckingham : insistance d’ailleurs assez étonnante, puisque Richelieu lui-même n’était pas issu de la haute noblesse. Il y avait des bourgeois dans son ascendance, comme, de reste, dans la nôtre. Et je ne sache pas qu’il y ait là matière à dédain et déprisement.

Le grand grief qu’on puisse articuler contre Buckingham, vous l’avez déjà énoncé. La guerre qu’il fit à l’Espagne et ensuite à la France ne fut le résultat que de piques mesquines et personnelles. Pour revenger son orgueil blessé il fit tuer beaucoup d’Espagnols, et beaucoup de Français, et beaucoup des siens. Et cela sans profit pour personne, et sûrement pas pour l’Angleterre, pour qui son extravagance politique ne fut que ruine et malheur. Elle fut funeste aussi à ses alliés : si La Rochelle n’avait pas cru au mirage du secours anglais, elle aurait fait beaucoup plus vite sa soumission et n’aurait pas perdu par une atroce famine les deux tiers de ses habitants. Il se peut que la mémoire de Buckingham traverse heureusement les siècles, mais ce ne sera assurément pas comme général, amiral ou ministre, mais comme une sorte de héros romanesque. En voulez-vous une preuve qui ne trompe pas ? Quand la nouvelle de son assassinat parvint à Paris, les vertugadins diaboliques, bouleversés, versèrent d’abondantes larmes et la duchesse de Chevreuse défaillit et pâma si fort qu’on eut toutes les peines du monde à la ramener à la vie. Par malheur elle survécut…

 

*

* *

 

— À moi, Monsieur, deux mots, de grâce !

— Belle lectrice, je suis à vos ordres, tout entier dévoué. Je vous ois.

— Monsieur, il me semble sentir dans la dernière remarque de Monsieur votre père une sorte de déprisement du gentil sesso.

— Nenni, Madame, le déprisement s’adresse aux vertugadins diaboliques, race traîtreuse et assassinante, mais pas le moindrement du monde à l’ensemble de votre aimable sexe, lequel est au rebours fort honoré par les gentilshommes de ma famille.

— La grand merci, Monsieur. Vous me rassérénez, mais peux-je, néanmoins, vous poser question sans craindre d’être rebuffée, comme l’est dans les occasions le pauvre Nicolas, ou vous-même, quand vous vous adressez au cardinal ?

— Belle lectrice, je ne rebuffe jamais les dames. J’ai avec elles tant de patience et de bon vouloir qu’elles peuvent même aller jusqu’à l’impertinence sans que je prenne la mouche.

— Monsieur, bien que votre mansuétude me paraisse relever davantage de la tendre ironie que de la charité chrétienne, néanmoins je vous remercie. Voici donc ma question. Si bien je me ramentois vos récits dans le livre précédent, la première expédition anglaise, celle de l’île de Ré, ce fut Buckingham qui la commanda. Elle échoua en novembre 1627. La deuxième expédition anglaise, commandée par Lord Denbigh – amiral tout à plein insuffisant –, arriva le quinze mai 1628 devant La Rochelle et repartit le vingt mai sans avoir rien tenté. Et la troisième expédition anglaise, forte de cent cinquante voiles, commandée par Lord Lindsey, « chef très valeureux et très expérimenté », elle aussi, échoua. Comment expliquez-vous ce nouvel échec ?

— Avec votre permission, Madame, voyons de prime les faits. Nous verrons ensuite les gloses :

« Après vingt-sept jours de navigation éprouvante, la flotte anglaise, le trente septembre, se rangea en croissant entre la pointe de Chef de Baie et la pointe de Coureille face à la flotte française. Le premier octobre au matin, elle approcha des nôtres et échangea avec eux des canonnades sans grand dommage de part et d’autre. L’après-midi, le vent faiblissant, et les manœuvres devenant de ce fait difficiles, elle se retira et alla mouiller hors de portée de nos canons. Le trois octobre, Lindsey, entendant qu’il ne pouvait lutter avec efficacité contre la flotte française sans détruire les batteries côtières des pointes de la baie, décida d’envoyer deux grands vaisseaux les bombarder, l’un à Chef de Baie, l’autre à Coureille. Et c’est ici que les choses commencèrent à se gâter. Lord Lindsey encontra d’insurmontables difficultés à convaincre les capitaines des vaisseaux concernés, tant leur résistance était têtue et véhémente. Pourquoi, disaient-ils, devraient-ils courir tous les risques en s’approchant des côtes, tandis que le reste de l’escadre demeurait hors de portée des boulets français ? Devant une mauvaise volonté qui ressemblait fort à une mutinerie, Lindsey attaqua lui-même à la tête de quelques bâtiments, mais l’affaire ne tourna pas à son avantage. Plusieurs bateaux anglais furent atteints par nos batteries et l’un fut désemparé. Celui-là ne devrait jamais revoir les côtes de l’Angleterre.

« D’ores en avant, quels que fussent les ordres que donna Lindsey, ils ne furent pas obéis. Il eut beau menacer de mettre aux fers, et même de mettre à mort les capitaines récalcitrants, ceux-ci ne cédèrent pas, étant soutenus unanimement par leurs équipages. Et Lindsey entendit bien à la fin ce qu’il en était. Exécuter les capitaines serait tourner la désobéissance en mutinerie générale et ouverte. Lindsey négocia alors une trêve de quinze jours avec les armées françaises, sans qu’il voulût encore admettre que la troisième expédition anglaise avait échoué.

— Monsieur, ce récit m’étonne. Je m’étais apensée que les marins anglais seraient comme Lindsey, « valeureux et expérimentés ».

— Madame, ils l’étaient, mais ils l’étaient à bon escient. Et comment pouvaient-ils prendre cette expédition à cœur alors que tant des leurs avaient été tués ou noyés sans aucun profit pour le roi et leur pays à Cadix, dans l’île de Ré et au retour de la deuxième expédition ? Et quel était l’auteur de ces désastres, sinon le mauvais génie du roi, My Lord Duke of Buckingham ? Ils le haïssaient vivant. Ils le haïrent mort, s’il se peut, davantage. Ils étaient persuadés que, « s’il y avait un enfer et un diable dedans, le duc était avec lui ». Le poignard de Felton – un héros assurément – avait eu raison de lui. Or voici que (inacceptable scandale !) tout mort qu’il fût, le duc continuait à peser sur leur destinée ! Cette expédition, c’était la sienne. Ce n’était pas Lindsey qui la commandait, mais son odieux fantôme. C’était lui qui poussait tant d’Anglais à la mort dans un assaut absurde et meurtrier contre cette maudite baie, que la flotte française, et les bateaux coulés, et les palissades en quinconce, la digue enfin et les batteries côtières rendaient imprenable.

« Autre insufférable absurdité : la présence à leur bord, voulue par Buckingham, de cinq mille soldats, parasites tout à plein inutiles, car ils ne pourraient jamais débarquer sur des côtes hérissées de forts et de redoutes, ni affronter une armée quatre fois plus nombreuse que la leur…

« La présence des soldats ajoutait à l’exaspération des marins : ils encombraient les ponts, ils les salissaient de leurs vomissures et mangeaient leurs rations. Déjà, dès le quinze octobre, les vivres commençaient à manquer et de petits bâtiments anglais, à prudente distance de Chef de Baie, débarquaient à la pirate sur les côtes françaises et enlevaient deux ou trois bêtes aux villageois. Voilà où on en était : la grande escadre vivait de mesquines maraudes et n’attaquait plus…

— Si je vous ai bien entendu, Monsieur, ce sont les marins et les capitaines anglais qui ont mis fin à la guerre entre l’Angleterre et la France, et du même coup, à la guerre fratricide entre les Rochelais et nous. Et ils l’ont fait, rien qu’en n’obéissant point aux ordres de leur amiral.

— C’est bien là le point, Madame. Libérés du papisme, les Anglais se libérèrent aussi du respect religieux qui, en France, entoure encore le souverain. Ils sont fiers de leurs institutions et ils entendent que le roi les respecte. S’il ne les respecte pas, ils lui feront des « remontrances ». Et s’ils estiment qu’une expédition royale n’est que pure folie, ils cesseront d’obéir.

— Mais n’était-ce pas là, Monsieur, démontrer la vertu souvent méconnue de la désobéissance ?

— Madame, il serait discourtois de ma part de ne pas vous laisser en conclusion de notre entretien le privilège féminin du dernier mot. Mais, la Dieu merci, nous n’allons pas nous séparer encore. La guerre est finie, mais la paix n’est pas encore gagnée. Et pour la gagner, le roi et le cardinal vont avoir besoin des grandes qualités qu’on leur a déjà reconnues : la fermeté et la modération.

 

*

* *

 

Dès que je sus par Fogacer (lequel sans doute aucun le tenait lui-même du nonce Zorzi) que Lindsey avait demandé et obtenu une trêve de quinze jours, je jugeai que cette trêve n’était qu’une façon déguisée de se diriger en tapinois vers un traité de paix. Et comme d’un autre côté la nouvelle, vue son origine (le nonce sachant toujours tout sur tout), me parut tout à fait sûre, je me rendis au lever du roi qui, Dieu merci, n’était plus à Surgères (longuissime chevauchée, comme on l’a vu) mais à Laleu, où il s’était établi[72] non loin du logis du cardinal dès l’apparition de la flotte anglaise dans le pertuis breton.

À ma grande désolation j’y encontrai une foule de gens, dont certains grands personnages qui n’étaient amis ni du roi, ni du cardinal et avaient même fait des vœux pour l’insuccès de nos armes, mais qui, informés en toute probabilité par Londres (comme je l’avais été moi-même), venaient d’arriver de Paris, ayant galopé à brides avalées de clocher en clocher pour arriver à temps au secours de la victoire. Que je nomme enfin ces vaillantissimes : le duc d’Orléans[73], le duc de Bellegarde et le duc de Chevreuse, accompagnés de tant de moindres seigneurs de leurs suites respectives, que je vis d’un coup d’œil que je ne pourrais jamais approcher Louis.

Je désespérais quand surgit à ma dextre le géantin capitaine Du Hallier dont je revis avec plaisir la grosse trogne et la barbe rousse.

— Du Hallier, lui dis-je à l’oreille, comment traverser ce beau monde que je vois là, pour parvenir jusqu’au roi ?

— Rien de plus facile, Monsieur le Comte, le roi m’a ordonné dès votre advenue de vous frayer un chemin jusqu’à lui.

— Ah ! dis-je au comble de la joie, voilà qui va bien !

— Et mieux encore que vous ne le pensez, dit Du Hallier avec un air de mystère. Allons ! me dit-il, à l’assaut ! Permettez, Monsieur le Comte, que je vous tienne par le bras et que je vous pousse devant moi.

« Messieurs ! cria-t-il d’une voix stentorienne qui domina de beaucoup le brouhaha qui s’élevait de ce brouillamini de courtisans courbés. D’ordre du roi, laissez passer le comte d’Orbieu !

Et, miracle d’une voix forte et autoritaire sur une foule, celle-ci s’ouvrit aussi promptement que la mer Rouge jadis devant les Hébreux.

— Votre Majesté, dit Du Hallier, voici le comte d’Orbieu.

C’est alors que se produisit l’événement inoubliable qui m’allait changer la vie. Louis, qui était assis sur son séant le dos soutenu par un oreiller, était occupé à tremper des mouillettes dans un œuf à la coque. Il m’envisagea, me sourit et d’un air à la fois majestueux et complice promena ensuite son regard sur les grands seigneurs qui étaient là, puis ses yeux revenant se poser sur Du Hallier, il lui dit d’un air faussement grondeur :

— Du Hallier, vous êtes en retard d’un titre !… Messieurs, reprit-il en se tournant vers Orléans, Bellegarde et Chevreuse, ce gentilhomme que vous voyez là est le duc d’Orbieu, pair de France. Accueillez-le avec honneur, puisqu’il est des vôtres.

Pour moi, je crus pâmer, mais quelque sursaut d’amour-propre me venant à rescourre, je m’agenouillai au chevet du roi, baisai avec une infinie gratitude la main qu’il me tendit, tout en ne faillant pas toutefois d’observer qu’elle sentait quelque peu le jaune d’œuf – tant est que ce jour d’hui encore, je ne peux manger un œuf sans retrouver cette odeur qui m’est devenue pour ainsi parler si aimable que meshui, après tant d’années, elle me donne encore une sorte de joie.

Les ducs me baillèrent, l’un après l’autre, une forte brassée, la plus sincère des trois étant celle du duc de Chevreuse, mon demi-frère, à qui je n’avais jamais rien eu à reprocher, sinon sa belle et abominable épouse. Mais pour dire le vrai, elle vivait fort à l’écart de lui, et lui d’elle, tant est qu’ils ne s’encontraient que rarement et toujours de mauvais gré, et souvent même à la furie.

Dès que les embrassements furent terminés, le roi me dit que le cardinal m’attendait, ayant mission à me confier. Là-dessus, sans tant languir, il me donna mon congé et se remit à son œuf. Je traversai derechef la cohue des courtisans, non sans être envisagé par tous ceux qui se trouvaient là. Peu me chalait, je ne touchais plus terre.

Chose étrange, en me présentant mon Accla, Nicolas m’appela « Monseigneur » tant la nouvelle avait voyagé vite. Je trottai alors, fort songeux en mes mérangeoises, vers la demeure du cardinal, et tout soudain en chemin il me vint à l’esprit que le roi avait fort habilement choisi son moment pour m’avancer dans l’ordre de la noblesse.

Il avait fait d’une pierre deux coups. D’une part, il récompensait un serviteur fidèle pour les services rendus tant à l’île de Ré que devant La Rochelle, et en même temps – reproche implicite –, il le faisait en présence de trois grands seigneurs qui pendant toute la durée du siège s’étaient douillettement ococoulés dans leurs beaux hôtels parisiens à l’abri des incommodités de la guerre.

Qui plus est, outre le titre de duc qui est réservé d’ordinaire à des rejetons de grande famille, ce qui n’était pas mon cas, le roi m’avait nommé, maugré mon âge, pair de France, dignité qui n’était pas toujours conférée aux ducs héréditaires – bien loin de là ! – et qu’ils convoitaient fort, car elle leur ouvrait la Chambre des Pairs et leur conférait alors crédit et importance. Apparent paradoxe, cette estime éclatante que le roi avait fait paraître à mon endroit allait me valoir beaucoup d’ennemis, en même temps qu’elle me donnait de grands pouvoirs pour faire pièce à leurs méchantises.

Dans la tradition royale, le titre de duc récompense toute une famille, et encore que la mienne, comme j’ai dit déjà, ne fut point illustre, elle s’était cependant illustrée dans la défense du royaume, mon grand-père ayant combattu sous le duc de Guise quand en 1558 il avait repris Calais aux Anglais, et mon père ayant servi Henri III puis Henri IV en maintes missions secrètes et périlleuses.

J’éprouvai tout soudain un grand émeuvement à la pensée que l’éclat de mon titre allait durablement rejaillir sur mon père et mes frères, et j’eusse voulu que la poste volât au lieu que de chevaucher pour leur apporter au plus vite la nouvelle, me promettant de leur écrire dès mon retour au logis, ainsi de reste qu’à Madame de Brézolles. Pour cette lettre, je me promis de la rédiger avec une modestie exemplaire, afin que ma belle ne me crût pas assez impertinent pour penser que mon titre de duc me donnait davantage droit à sa main. D’un autre côté, je n’étais point aveugle assez pour ne point discerner qu’elle serait ravie d’être duchesse et, qui plus est, de savoir que son fils, même si l’adoption n’était pas, comme dans la Rome antique, dans nos mœurs, recevrait de moi d’immenses avantages dès l’aurore de sa vie.

— Monsieur d’Orbieu, asseyez-vous, me dit le cardinal dès que Charpentier m’eut introduit chez lui. Vous voilà duc et pair ! Récompense, celle-là, bien méritée ! (Allusion se peut au défunt Luynes, qui n’avait dû son prodigieux avancement qu’aux seuls agréments de sa personne.) Duc, dites-le-moi sans déguiser le moins : n’avez-vous pas cru que Louis avait oublié la promesse qu’il vous fit il y a un an quand l’île de Ré fut délivrée ?

— Éminence, je ne l’ai pas cru, je l’ai craint…

— Et vous eûtes bien tort ! Louis n’oublie jamais rien, ni le méfait, ni le bienfait. Mais dans la punition comme dans la récompense, il aime retarder les effets de sa colère ou de son contentement. Pour les méchants, il leur fait si longtemps attendre le coup qu’il doit leur assener que la veille du jour de leur arrestation ils se croient déjà pardonnés. (Allusion cette fois tout à fait claire aux frères Vendôme.) En ce qui vous concerne, il ne vous a lanterné que pour attendre une occasion de vous avancer dans l’ordre de la noblesse, et cette occasion, l’arrivée des trois ducs – endormis jusque-là dans les délices de Capoue – la lui a fournie. Et foi de gentilhomme, quel beau coup de moine ce fut ! Et comme j’eusse voulu être là quand il commanda aux ouvriers de la onzième heure d’embrasser l’ouvrier de la première heure, mêlant ainsi au blâme discret des premiers la récompense du second. Venons-en maintenant à nos affaires, poursuivit Richelieu après un silence. La guerre gagnée, il faut meshui gagner la paix. Avez-vous en votre dernière mission à Londres encontré Lord Montagu ?

— Je l’ai encontré, en effet, chez My Lady Markby.

— Qu’en êtes-vous apensé ?

— C’est un homme souple, habile, plein d’esprit, et envers les Français indubitablement amical.

— Saviez-vous que nous l’avons arrêté il y a un an alors qu’il traversait la France pour atteindre la Lorraine ?

— Oui, Éminence, je le savais, mais j’ignorais pourquoi.

— Nous le soupçonnions de vouloir remuer la Lorraine contre nous. Il fut donc arrêté, mis en Bastille, et après nous être saisi de ses papiers – lesquels nous confortèrent en nos soupçons – nous ne laissâmes pas cependant de le traiter avec beaucoup d’égards et de le relâcher, Louis préférant voir en lui un ambassadeur plutôt qu’un agent secret, ce qu’il était aussi indéniablement. Or, il se trouve que Lord Lindsey nous envoie ce même Lord Montagu pour traiter de la paix. Nous aimerions que, sachant si bien l’anglais et connaissant l’homme, vous soyez pour lui un sage et amical mentor, le recevant aussi bien que possible à Brézolles et lui faisant visiter le camp et la digue. Il va sans dire que le roi le recevra. Moi aussi, mais ce ne sera peut-être pas le même accueil : le roi lui devra parler avec quelque roideur, car nous savons ce qu’il vient quérir de nous. Et quant à moi, conclut-il avec un demi-sourire, je le recevrai avec tant de miel qu’il ne sentira plus la piqûre de la royale rebuffade. C’est pourquoi je vous recommande à l’endroit de Lord Montagu les égards que j’ai dits.

Je n’avais jamais vu, ni ouï, un Richelieu si enjoué, si confiant et si heureux. Et certes, il avait de quoi l’être.

L’éclatant succès du siège de La Rochelle était dans une grande mesure le fruit de son labeur, de sa finesse, de sa persévérance. Quant à Louis, s’il avait un moment faibli et abandonné le camp pour se rebiscouler quelques semaines à Paris, néanmoins, de loin comme de près, il avait soutenu son ministre avec une adamantine fermeté, mais aussi avec une affection qui, à partir du siège de La Rochelle, s’ancra si bien dans son cœur qu’aucune cabale – quelque effort qu’elle y fît dans la suite – ne la pût jamais ébranler.

— Duc, dit Richelieu, plaise à vous d’aller trouver Charpentier qui vous dira le quand et le comment de la mission que vous avez acceptée.

Acceptée ? m’apensais-je. Je n’avais rien fait de tel, mais je ne dis ni mot ni miette, sachant bien que c’était là un genre de petite gausserie que Richelieu faisait à ceux qu’il aimait.

— Monseigneur, dit Charpentier quand je l’eus rejoint dans le cabinet attenant, Lord Montagu quittera en chaloupe le vaisseau de Lord Lindsey demain à dix heures. Il gagnera aussitôt le bateau amiral de la flotte française. Il sera reçu à la coupée par le commandeur de Valençay qui le débarquera à Chef de Baie à dix heures et demie, heure à laquelle Monsieur le cardinal désire que vous l’accueilliez sur le sol français. Son Éminence compte que vous lui ferez visiter la digue, la fameuse et formidable digue, cette visite, bien entendu, étant un atout maître dans la négociation. Après quoi Son Éminence pense que vous l’emmènerez dîner à Brézolles. Dans l’après-midi vous l’inviterez à assister à une grande parade militaire commandée par le roi, au cours de laquelle défileront, dans un ordre à coup sûr parfait, cinq mille fantassins et cavaliers. Le défilé fini, vous lui ferez visiter deux ou trois forts, qui vous seront désignés par le maréchal de Bassompierre et qui sont des mieux garnis en soldats. Cette visite fort instructive terminée, vous le ramènerez à Brézolles où Son Éminence pense que vous voudrez bien lui donner bonne chère et bon logis. Le lendemain, à dix heures de la matinée, vous le conduirez chez Louis, et là, Lord Montagu ne sachant pas le français, Monsieur le cardinal désire que vous lui serviez de truchement dans son entretien avec Sa Majesté. Là, Monseigneur, s’arrête votre mission.

Charpentier, après ce petit discours, me tendit un carton qui le résumait et, comme il paraissait hésiter, je lui demandai s’il avait encore quelque chose à ajouter.

— En effet, Monseigneur, mais comme il s’agit d’un petit point d’étiquette, je ne sais si je serai assez audacieux pour le préciser. Vous pourriez le mal prendre.

— Je le prendai fort bien au rebours, dis-je, sachant si peu où j’en suis présentement.

— Monseigneur, vous avez sans doute observé que dans le cabinet de Son Éminence il y a trois sièges bien différents destinés aux visiteurs : une chaire à bras, une chaire à dos et un tabouret. Or, j’ai observé qu’à votre entrance, Son Éminence vous ayant prié de prendre place, vous vous êtes assis sur le tabouret.

— Et il ne fallait pas ?

— Non, Monseigneur, avec tous mes respects, il ne fallait pas. Chez Son Éminence, étant duc et pair, vous avez droit, comme les maréchaux de France, à la chaire à bras…

— La grand merci à vous, Monsieur Charpentier, dis-je avec chaleur, étant à la fois égayé et touché qu’il ait pris la peine de m’instruire de mes nouveaux privilèges.

Cependant, remonté à cheval, je me mis tout soudain à rire à gueule bec à la pensée qu’un derrière de duc avait droit à plus d’égards que celui d’un comte. « Vanité des vanités », dit si bien L’Ecclésiaste.

 

*

* *

 

Mon premier soin, de retour au logis, fut d’écrire à mon père, à mes frères, à ma mère[74], à Madame de Brézolles. C’est cette dernière missive – la dernière, mais non la moindre – qui me donna le plus de peine, car pour les raisons que l’on sait je voulais qu’elle fut d’« une modestie exemplaire », le difficile étant justement le dosage de cette modestie, afin qu’elle ne sentit ni l’outrance ni l’artifice. Je déchirai deux ou trois brouillons, car à mon oreille ils sonnaient faux. Tant est qu’en fin de compte j’écrivis à ma belle une lettre du bon du cœur, lui confiant que j’étais très heureux que le roi eût érigé mon comté en duché-pairie, mais que j’allais faire de grands efforts pour ne pas devenir piaffant, hautain et vaniteux, afin de ne point me rendre odieux à mon entourage, à mes amis, à ma parentèle, et par-dessus tout à ceux que je chérissais le plus en ce monde : mon fils et celle qui me l’avait donné.

Tandis qu’à la nuitée Nicolas m’aidait à me déshabiller, je lui dis quelle serait, le lendemain, ma mission et qu’il eût à prévenir dès ce soir Hörner pour que nos deux chevaux soient étrillés, brossés et harnachés sur le coup de neuf heures et demie, car il nous faudrait bien une heure pour atteindre Chef de Baie et y accueillir My Lord Montagu quand il débarquerait de sa chaloupe.

— Monseigneur, dit Nicolas, peux-je quérir de vous si vous n’allez emmener que moi pour recevoir le Lord anglais ?

— Assurément.

— C’est que, Monseigneur, avec tout mon respect, cela ne convient pas du tout. Le Lord anglais peut s’offenser de ce que vous soyez si pauvrement accompagné pour recevoir l’envoyé du roi d’Angleterre. Et de votre côté, vous ne rendez pas justice à votre rang en n’ayant que moi pour escorte.

— Devrais-je donc à ton goût m’encombrer de tous mes Suisses ?

— Nenni, Monseigneur, il suffirait, à ce que je crois, du capitaine Hörner, et de quatre de ses plus beaux Suisses, tous cinq attifurés de leur plus belle vêture. Ainsi vous honorerez non seulement le Lord anglais, mais vous-même et le roi, en mettant dans cet accueil apparat et cérémonie.

— Nicolas, tu me laisses béant. D’où te vient cette science ?

— De mon aîné, Monseigneur. Un capitaine des mousquetaires du roi doit connaître à fond l’étiquette, s’il ne veut pas commettre d’erreur qui ferait rire de lui, ou pis encore.

À la réflexion je donnai raison au béjaune, et d’autant que Richelieu m’avait recommandé d’accueillir Lord Montagu avec tous les égards que les circonstances commandaient. Je dépêchai donc mon écuyer, fou de joie et d’importance, donner à Hörner les ordres qu’il avait lui-même conçus.

L’huis reclos sur lui, je m’avisai que c’était la deuxième fois, en ce premier jour de mon avancement, que je recevais une leçon d’étiquette venant de personnes qui étaient si éloignées de moi par le rang qu’elles n’eussent pas dû prendre la chose tant à cœur. Cela me donna à penser que les serviteurs, dès lors qu’ils jouent un rôle, fût-il modeste, dans « les apparats et les cérémonies », en tirent presque autant de gloire que leur maître. L’air piaffant et heureux que je lus le lendemain matin sur les faces de Hörner et des quatre Suisses géantins qu’il avait choisis comme escorte me conforta dans cette idée. Il fallait voir comment chacun carrait les épaules dans son meilleur pourpoint, les bottes luisant comme miroir et les fourreaux d’épée étincelant au soleil de ce clair matin. L’honneur et la gloire en cet accueil de l’ambassadeur anglais à Chef de Baie n’étaient point que pour Montagu et moi. Mon escorte y avait sa part. Je ne suis même pas assuré que nos chevaux ne le ressentissent pas aussi, tant ils avaient été bichonnés pour la circonstance, le poil luisant à force de brosse, sans oublier la crinière et la queue tressées en nattes. À celles-ci ne manquait que le ruban.

Quoi qu’il en fut, les chevaux et les hommes qui les montaient se rangèrent en ordre triangulaire devant le petit débarcadère où My Lord Montagu, transporté par la chaloupe de notre navire amiral, devait mettre le pied. Moi-même, seul en avant du groupe. Derrière moi, sur un même plan, Hörner et Nicolas. Et derrière eux, les quatre Suisses si colossalement immobiles qu’à eux seuls ils avaient l’air d’être une armée.

Comme nous attendions ainsi en un ordre parfait, un exempt monté survint, tenant par la bride un second cheval, lequel, m’expliqua-t-il après un grand salut, était mis à la disposition de My Lord Montagu par le maréchal de Bassompierre. Il n’arriva pas une seconde trop tôt, car déjà de la chaloupe débarquait My Lord Montagu. Je le reconnus fort bien à son coloris qui n’était pas habituel chez un Anglais, car il était fort brun de cheveu, de prunelles, de moustache et de peau, tant est que My Lady Markby l’appelait, non sans tendresse, Il mio bello Italiano[75].

Je démontai et m’avançai vivement vers lui, mais j’eus à peine le temps de le saluer, car déjà il me donnait une brassée à l’étouffade et me noyait d’une façon, en effet, bien peu anglaise, sous un flot exubérant de paroles aussi affectionnées que louangeuses.

De cette encontre et du séjour de Lord Montagu parmi nous, ne sont demeurés en ma remembrance que deux épisodes, il est vrai l’un et l’autre d’un intérêt importantissime, comme eût dit Richelieu : la visite de la digue et l’entretien de notre visiteur avec le roi.

Toute l’Europe parlait alors de la digue de La Rochelle. Et quoiqu’on n’eût pas manqué de la montrer à tous les ambassadeurs étrangers qui étaient venus au camp présenter leurs respects à Louis, les opinions sur elle variaient d’un visiteur à l’autre. Toutefois, qu’elle fût bonne ou mauvaise, l’appréciation des diplomates dépendait moins d’une appréciation véritable que des vœux qu’ils formaient, ou ne formaient pas, pour le succès de nos armes.

Comme bien sait le lecteur, les Rochelais faisaient connaître urbi et orbi leur immense déprisement pour la digue et assuraient qu’elle ne résisterait ni à une tempête un peu forte ni à l’attaque résolue d’une flotte anglaise. Mais à vrai dire ils ne pouvaient opiner que de la sorte. Comment auraient-ils pu sans cela convaincre les Anglais de leur porter secours ? Le pis de la chose, c’est qu’à force d’affirmer la faiblesse de la digue ils avaient fini par y croire. Comme dit si bien Ovide : « Spes quidem fallax, sed tamen apta Dea est[76]. »

Lord Montagu fut à coup sûr le premier et le dernier Anglais à jamais mettre le pied sur la digue. Il s’y promena et je l’accompagnai, mais sans piper mot, ne voulant pas m’abaisser à faire l’éloge d’une fortification cyclopéenne, si originale et si forte qu’elle n’avait non pas gagné la guerre contre les Anglais, mais empêché par deux fois qu’ils l’engageassent. Lord Montagu ne faillit pas à entendre la raison de mon silence et visita la digue longuement et scrupuleusement, mais sans prononcer lui-même la moindre parole. Quand il eut fini, il se tourna vers moi et me dit avec un petit sourire et le souci bien anglais de se montrer fair play :

— Quelle pitié que My Lord Duke of Buckingham n’ait pu visiter la digue ! Il se serait rendu compte, comme moi, qu’on ne peut ni l’aborder, ni par conséquent la prendre.

Le lendemain, sur le coup de dix heures, je conduisis Lord Montagu chez le roi en sa demeure provisoire à Laleu. La salle était parfaitement vide à l’exception d’une seule chaire à bras, celle sur laquelle Louis était assis, le chapeau sur la tête. Cependant, un beau feu de bûches flambait dans la cheminée, ce qui donnait quelque chaleur à une entrevue qui, à en juger par la face imperscrutable de Louis, commençait sous d’assez froids auspices. Lord Montagu souligna d’abord combien il était important qu’il y eût un accommodement entre Louis XIII et le roi Charles Ier d’Angleterre. Après cela, il fit une pause comme s’il s’attendait que le roi répondît tout de gob. Mais Louis lui dit de poursuivre, lui donnant à entendre qu’il attendrait la fin de son discours pour répondre à tous les points qu’il aurait soulevés. Il me sembla que cette procédure déconcertait quelque peu Lord Montagu qui aurait voulu de prime tâter le terrain pour voir jusqu’où il pourrait aller. Néanmoins il s’inclina et commença par demander qu’avant même la capitulation de La Rochelle, qui dès lors ne faisait pour lui aucun doute, Sa Majesté permît à la garnison anglaise de sortir de la ville. En second lieu, il demanda que Sa Majesté voulût bien faire grâce au duc de Soubise. En troisième lieu, il demanda pour les Rochelais le pardon, ainsi que la liberté de culte et de conscience.

Pendant ce discours je ne pus surprendre la moindre trace d’émeuvement sur la face du roi. Elle avait l’air sculptée dans du marbre. Et même quand il parla, ni sa voix ni son visage ne trahirent en aucune façon ce qu’il éprouvait.

— Lord Montagu, dit-il d’une voix ferme, la garnison anglaise a combattu contre mes armées côte à côte avec les mutins rochelais. Il est donc hors de question de lui accorder un régime de faveur en lui permettant de sortir de La Rochelle avant que La Rochelle ne capitule. Ces soldats sont mes prisonniers et je les traiterai aussi bien, ou aussi mal, que le roi Charles traite, ou traitera, les prisonniers français qu’il détient. Seul un échange amiable devra résoudre ce problème. Quant à vos autres propositions, Lord Montagu, elles ne laissent pas de m’étonner. Je ne suis jamais intervenu, ni par la diplomatie, ni par les armes, pour soutenir les catholiques anglais persécutés, considérant que le roi d’Angleterre était seul maître à bord dans son royaume. C’est ce que je suis aussi dans le mien. Il n’est pas nécessaire que le roi Charles s’entremette entre les Rochelais et moi pour obtenir leur pardon. Je sais comment je dois me comporter avec mes propres sujets…

J’admirai cette rude et juste réplique. Et je l’admirai d’autant plus que je savais qu’en aucun cas Richelieu n’avait pu la conseiller puisque n’ayant pas encore encontré Montagu, il ne pouvait savoir ce qu’il comptait proposer au roi. Je jetai donc ces fortes paroles de Louis dans la gibecière de ma remembrance, afin de les en pouvoir retirer dans les occasions pour les jeter à la face du premier coquebin de Cour qui oserait laisser entendre devant moi que Louis n’avait pas la tête politique. Cependant, en traduisant lesdites paroles en anglais pour Lord Montagu, je me donnais peine, tant par le choix des mots que par la suavité du ton, pour atténuer quelque peu la roideur de la rebuffade. J’observai, de reste, que Louis fit lui-même en fin d’audience un notable effort d’amabilité. Il annonça à Lord Montagu que le cardinal l’invitait à dîner sur le vaisseau amiral avec le commandeur de Valençay, le marquis d’Effiat et moi-même et qu’il regrettait de ne pouvoir l’accompagner, devant se rendre à Surgères en raison d’une affaire des plus urgentes qui l’y attendait. Lord Montagu remercia alors Louis fort chaleureusement et ne fut chiche ni en bonnetades, ni en révérences. Quant à moi, je me surpris à sourire in petto, ne pouvant ignorer que l’affaire urgente derrière laquelle le roi se remparait était la chasse…

Quand nous fûmes seuls de nouveau, Lord Montagu ne lassa pas de quérir de moi qui était le marquis d’Effiat.

— C’est, dis-je, notre surintendant des Finances. C’est lui qui trouve, a trouvé et trouvera les pécunes pour soutenir le siège.

— Et il en trouve encore, dit Montagu, après un an de siège ?

— Assurément.

— Alors, dit Lord Montagu en riant, c’est pitié qu’il n’ait pas un double, car je l’emmènerais avec moi en Angleterre pour le donner au roi Charles.

 

*

* *

 

Lord Montagu soupa et logea à Brézolles, et à peine étions-nous à table que survint un valet du cardinal qui apportait de la part de Son Éminence à notre hôte deux bouteilles du vin le plus renommé et des poires si belles que rien qu’à les voir elles vous fondaient dans la bouche. C’est tout juste si Montagu, dans son émeuvement, n’embrassa pas le valet. Il apprécia particulièrement les poires, car il avait été près d’un mois en mer sans goûter aucun fruit et il se trouva quasiment en larmes de ce que le cardinal s’en fût avisé. Il donna une pièce d’or à l’écuyer qui fut béant d’une telle offrande et pria Madame de Bazimont de faire porter les précieux présents dans sa chambre. Cela fait, il se tourna vers moi et s’écria du bon du cœur :

— My dear Duke, your Richeliou is marvellous ! How thoughtful ! How considerate !

Ce que je traduirai, belle lectrice par : « Mon cher Duc, votre Richelieu est merveilleux ! Combien attentionné et combien délicat ! » J’ajouterai, quant à moi : « Et combien habile dans le choix du cadeau », car si le cardinal avait baillé un plus précieux présent à My Lord Montagu, celui-ci aurait pu se piquer en soupçonnant qu’on voulût l’acheter, mais comment aurait-il pu se rébéquer devant un présent si modeste et pour un protestant, si évocateur des traditions bibliques ?

Un pli était joint aux poires et au vin. Lord Montagu, rompant le cachet, l’ouvrit et, découvrant que la lettre-missive était écrite en français, quit de moi mon truchement.

Richelieu l’informait que, puisqu’il comptait départir par la poste le lendemain afin de regagner l’Angleterre et quérir du roi Charles des instructions précises pour la paix, Louis avait décidé de lui donner comme compagnon le chevalier de Meaux, lequel, pourvu d’un passeport royal portant leurs deux noms, lui serait d’une grande utilité pour entrer et sortir des villes d’étape. En outre, le chevalier de Meaux, l’ayant conduit jusqu’à Saint-Malo, y attendrait son retour pour le ramener sans délai et sans encombre au camp de La Rochelle.

Cet arrangement mit Lord Montagu au comble de la joie. Il me confessa qu’il en était immensément soulagé, car il envisageait jusque-là son voyage avec quelque peine et mésaise, ne sachant pas notre langue et se doutant bien que les Anglais, à tout le moins présentement, n’étaient pas en ce royaume en odeur de sainteté. La lettre du cardinal ajoutait que si Lord Montagu avait en France du mal à faire accepter ses écus à l’effigie de Charles Ier, le chevalier avait ordre de lui prêter ce qu’il faudrait. Comme on voit, prévenances et caresses allaient de pair.

Lord Montagu, très touché de ces égards, dévorait à dents aiguës « notre merveilleuse cuisine française » et but à lui seul un flacon entier de mon vin. Mais n’étant pas accoutumé à un breuvage aussi benoîtement sournois, il se sentit à la fin de notre repue quelque peu sommeilleux et quit de moi la permission de se retirer en sa chambre. Il ajouta avec un sourire :

— My dear Duke, I’m afraid I am as drunk as a Lord[77].

Sur quoi je ris, et il rit aussi. Je fis signe à Madame de Bazimont de l’accompagner à l’étage, et je fis bien, car il s’appuya de la dextre sur son épaule dès qu’il fut debout et s’en alla à pas petits et vacillants.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que Madame de Bazimont revint à nous le cheveu décoiffé, la face rouge, le tétin haletant.

— Madame, dis-je, qu’est cela ? Vous voilà toute déconfortée !

— Ah, Monseigneur ! dit-elle le souffle court. Le Lord !… Le Lord anglais ! (Ce qui, je crains, était un pléonasme.)

— Eh bien, qu’a-t-il fait ?

— À peine la porte de sa chambre déclose, il m’a donné une forte brassée et je ne sais combien de poutounes sur toute la face.

— Lèvres comprises ? demandai-je gravement.

— Je ne saurais préciser, dit Madame de Bazimont avec pudeur. J’étais si trémulante !

— C’est que le point est important, Madame. S’il n’a baisé que les joues et le front, c’est de l’affection. Mais s’il vous a poutouné les lèvres, c’est qu’il a appétit à vous.

— Serait-ce Dieu possible ? s’écria Madame de Bazimont, agitée de sentiments divers et peut-être contradictoires.

— Madame, dis-je, de grâce, réfléchissez. Si vous vous sentez outragée, Lord Montagu, qui est mon hôte, devra demain me rendre compte de son audace.

— Dieu bon ! s’écria Madame de Bazimont. Un duel ! Un duel dont je serais la cause ! Ce n’est pas Dieu possible !

— Madame, je me permets de répéter ma question : vous sentez-vous outragée ?

— Outragée n’est pas vraiment le mot, dit Madame de Bazimont, s’efforçant de parler à la franche marguerite. L’audace du Lord n’était pas en soi si déplaisante. Toutefois, je me suis sentie piquée qu’il me traitât comme une chambrière.

— J’entends bien, Madame, c’est une question de rang. D’un autre côté, Madame, n’est-ce pas flatteur que Lord Montagu vous ait préférée à ces sottes caillettes qui, parce qu’elles ont vingt ans, se croient, se peut, plus belles que vous ?

— En effet, dit Madame de Bazimont, si l’on voit les choses ainsi, l’incident prend une tout autre couleur. Monseigneur, plaise à vous et à Monsieur et Madame de Clérac de n’en rien dire à Madame de Brézolles quand vous la reverrez. Je ne voudrais pas qu’elle croie que je me dévergogne.

Je lui en donnai l’assurance et Nicolas aussi. Henriette, quant à elle, gardait à l’intendante une immense gratitude des bons soins qu’elle avait pris de sa santé quand elle s’était échappée, maigrelette et languissante, de l’enfer rochelais. Elle se leva, l’embrassa à cœur content, et la voulut raccompagner dans sa chambre.

Quant à moi, Madame de Bazimont retirée avec ses rêves, je m’allai coucher, suivi de Nicolas.

— Je n’aime point trop ce Lord anglais, dit Nicolas en m’aidant à me déshabiller.

— Diantre ! dis-je, et pourquoi cela ? Que t’a-t-il fait ?

— Je trouve que pendant le souper il a un peu trop envisagé Henriette.

— Envisagé ou dévisagé ?

— Je n’irai pas jusqu’à « dévisagé ».

— N’est-ce pas bien naturel ? Il vient de passer un mois à bord du navire amiral de Lord Lindsey. Et Henriette est assurément plus agréable à regarder qu’un tas de marins hirsutes et mal lavés. Nicolas, vas-tu pour si peu te piquer de jalousie ?

— En fait, je ne suis pas tant jaloux qu’étonné.

— Étonné ? Et pourquoi es-tu étonné, Nicolas ? dis-je en levant les sourcils.

— Parce que les Anglais ne sont pas réputés aimer autant le gentil sesso que les Français ou les Italiens.

— Où as-tu pris cela ? Ils l’aiment tout autant, mais ils le montrent moins. Rassure-toi, Nicolas, l’Angleterre n’est pas menacée de dépopulation…

— Dès lors, pourquoi ne montrent-ils pas cet amour, puisqu’ils le ressentent ?

— Parce qu’ils sont protestants. Imagine nos deux grands juges de Présidial conter fleurette entre deux portes aux chambrières de leurs épouses !

À cela Nicolas rit puis, sans la moindre transition, il passa de la gaieté à la tristesse.

— Monseigneur, reprit-il, peux-je vous poser question ?

— Pose, Nicolas.

— La fin du siège est-elle proche ?

— Très proche. Les Anglais se retirant du jeu, les Rochelais vont perdre jusqu’à l’illusion de l’espoir.

— Pauvres Rochelais ! Tant de souffrance et tant de morts, et tout cela pour rien ! Mais pour moi-même je me sens triste et marmiteux.

— Et pourquoi cela, Nicolas ?

— Bien le savez, Monseigneur. Le siège fini, je vais devoir vous quitter pour rejoindre les mousquetaires du roi.

— Quoi de plus haut que ce corps d’élite ?

— Oui, Monseigneur, mais je m’entendais si bien avec vous…

Cette façon de dire me parut naïve, mais justement parce qu’elle l’était, elle m’émut. Et pour une fois, pour la première et la dernière fois sans doute, je ne dissimulai pas mon émeuvement.

— Nicolas, dis-je du bon du cœur, ramentois bien ceci. Je vais te trouver un successeur, mais je ne te remplacerai pas.

Cet éloge implicite lui mit les larmes aux yeux et en prenant vergogne, il quit de moi son congé et l’obtint. Quant à moi, la porte sur lui reclose, je me sentis aussi seul que si j’allais être privé pendant longtemps d’un fils. Toutefois, d’avoir prononcé en mon for ce mot « fils » eut un résultat heureux, car presque aussitôt je vis surgir en ma cervelle l’image d’un enfantelet dormant à poings fermés dans son bercelot. Je me sentis alors indiciblement heureux, si tant est que cet adverbe ne se nie pas lui-même en disant ce qu’il prétend ne pas dire. Lecteur, pardonne-moi ce conceit[78], je suis las, et comme disait Henri IV, il est temps que mon sommeil me dorme.

La Gloire et les Périls
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